Sulina, ville rythmée par la lenteur ? entre potentiel et menace pour son devenir

Résumé :
La petite ville de Sulina, située sur la Mer Noire dans le Delta du Danube (Roumanie), est accessible uniquement en bateau. Le mode de vie des habitants est rythmé par les saisons et la navette fluviale qui relie Sulina au reste du continent. Aujourd’hui, bien qu’elle attire de plus en plus les touristes, la ville n’arrive plus à conserver ses habitants. Ce cadre particulier a été le terrain de mon projet de fin d’étude en architecture (2011) et ce travail a conduit à s’interesser aux rythmes urbains. La lenteur, en tant que vitesse et rythme des actions, a été perceptible dans les pratiques spatiales et le mode de vie des habitants mais aussi dans les dynamiques d’évolution du tissu urbain. Cet article fera le récit de cette expérience de la lenteur à travers pour comprendre les potentialités comme les limites de ce rythme sur un tel territoire.

Abstract :
The small town of Sulina is situated on the Black Sea, in the Delta of Danube (Romania). It is accessible only by boat and is given rhythm by seasons and by the fluvial shuttle which connects Sulina with all the continent. Today, even if it attracts more and more tourists, the city do not manage to retain its inhabitants. This particular framework was the ground of my diploma in architecture (2011) and this work led to be interested in urban rhythms. The slowness, like speed and rhythm of actions, was perceptible in urban practices and way of life of inhabitants, but too in evolution dynamics of urban fabric. This article will be the story of this experience of the slowness for understanding potentialities as limits of this rhythm on such a territory.

écrit par : Charline S.


Positionnée à l’embouchure du delta du Danube en Roumanie, la petite ville de Sulina compte moins de 4 000 habitants. Elle est isolée des grands réseaux de transport, et est accessible uniquement en bateau et ce depuis des siècles. Aujourd’hui, les habitants vivent au rythme des saisons et de la navette fluviale qui relie la ville quotidiennement au reste du continent (figure 1). Il y a ni route, ni aérodrome, ni même de pistes cyclables aménagées pour se rendre à Sulina et faire la liaison avec les autres villages du delta. Son cadre en bord de mer, au cœur d’un écosystème unique au monde, attire de plus en plus les touristes et interroge la municipalité sur la stratégie à mener pour son développement. Cependant, Sulina n’arrive pas à conserver ses habitants et se trouve dans une région aujourd’hui en décroissance[1] (UMS RIATE, 2008), la județe de Tulcea. Cette situation demande de nous pencher plus particulièrement sur son devenir.

Figure 1 – Fréquence des navettes entre Tulcea et Sulina
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Sulina, et plus largement le delta, ont ainsi été choisis pour être le terrain d’expérimentation de mon diplôme de master en architecture, réalisé en 2011 en collaboration avec Cristina Costea. A travers cet exercice d’une durée de quatre mois, nous devions faire une proposition de projet architectural. Voulant nous confronter à un contexte en décroissance, le cadre singulier de Sulina était un terrain propice pour mener ce type de réflexion. Cependant, nous avons dû faire face à quelques difficultés comme le manque de données précises et spécifiques à la ville (en roumain ou en anglais) et leur véracité dès lors qu’elles étaient récoltées auprès des habitants.
Ce travail nous a aussi conduits à nous intéresser aux rythmes urbains. La lenteur, en tant que vitesse et rythme des actions, a été perceptible dans les pratiques spatiales et le mode de vie des habitants mais aussi dans les dynamiques d’évolution du tissu urbain. Nous avons pu comprendre son importance à travers :
– l’expérience du voyage pour se rendre sur le terrain d’étude ;
– l’analyse du territoire (l’accessibilité au site, les déplacements des habitants, la saisonnalité des activités).
Par ailleurs, cette lenteur est questionnée aujourd’hui dans les réflexions sur le devenir de la ville et les temporalités des projets. Le nouveau plan local d’urbanisme et son programme qui favorise un développement urbain rapide et intensif en est un bon exemple.

Cet article fera le récit de cette expérience de la lenteur pour comprendre les potentialités comme les limites de ce rythme sur un tel territoire.

Sulina, ville cosmopolite en décroissance 

Sulina est à la fois un symbole géographique et politique. Porte d’entrée de l’Union Européenne depuis la mer Noire, elle est le point kilométrique zéro du Danube et une zone de frontière (figure 2). Elle a été le siège de la première union européenne : la Commission Européenne du Danube (CED) en charge de la régularisation du transit de marchandise entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Fondée en 1856, la CED intégrait l’Autriche-Hongrie, le Second Empire Français, le Royaume-Uni, la Prusse, l’Empire Russe et l’Empire Ottoman. Par ailleurs, Sulina se trouve être dans un territoire qui a été un lieu de refuge au XVIIIe siècle pour les habitants des pays voisins, un lieu de transit marchand au XIXe siècle, et un lieu d’exploitation des ressources naturelles au XXe siècle (DOBRACA, 1999; BOURDET, 2009).

Figure 2
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Source : Charline Sowa, Février 2011

Ces dynamiques ont marqué la ville, son paysage urbain et culturel. Sulina s’est développée de manière linéaire (figure 3) de part et d’autre du bras du fleuve (3 km par 1 km environ). Rive nord du fleuve, nous trouvons le chantier naval. Rive sud, nous trouvons des services de proximité le long du quai (commerces, équipements), et à l’arrière, des zones résidentielles et des terrains agricoles (polders). Son cosmopolitisme se retrouve dans son architecture. Les édifices remarquables des époques passées, aussi bien administratifs, religieux que culturels, ponctuent encore la ville et servent de repères visuels (figure 4). Des immeubles de l’époque communiste jouxtent des maisons en bois colorées centenaires (figure 5).

Figure 3 – Vue aérienne de la ville de Sulina
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Source : Image extraite de google.maps.com, 2015

Figure 4 – Édifices remarquables retraçant l’histoire de la ville
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Source : Charline Sowa, Février 2011

Figure 5 – Vue sur le tissu ancien de la ville
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Source : Charline Sowa, Février 2011

Depuis la fin du régime communiste, l’ensemble du territoire deltaïque connaît un déclin économique et démographique. La région n’a pas su rester attractive et est confrontée à son accessibilité limitée (éloignement des réseaux de transports majeurs ; inexistence de routes, d’un réseau ferré ou d’un aéroport ; accès uniquement par les voies navigables), à la désindustrialisation et à la décollectivisation des terres agricoles de la période post-communiste, et aux réglementations strictes sur l’exploitation du territoire depuis le classement du site en 1992 à l’UNESCO (Bourdet, 2009).

A Sulina, d’autres facteurs sont également à prendre en compte, et ont eu des répercussions importantes sur l’économie locale et l’emploi (hausse du chômage). A partir des années 1990, la ville a vu une diminution de 20 % du trafic fluvial commercial. Les gênes de navigation engendrées par le bateau Rostock (échoué dans la baie de Sulina pendant près de 15 ans), le développement du trafic fluvial sur le bras de Chilia au nord du delta (à la frontière ukrainienne) et la compétitivité des voies maritimes (Foucher, 1999) ont favorisé cette baisse du trafic. Les activités du chantier naval se sont réduites et la conserverie de poisson a fermé.

Par ailleurs, Sulina (figure 6), le Delta, mais aussi l’ensemble de la région administrative de Tulcea doivent faire face à un phénomène de dépeuplement, lié notamment au départ des jeunes actifs pour des villes plus importantes par manque d’emplois et d’équipements (santé, formation, culture, loisirs, etc.) ou encore pour l’aspiration d’un autre mode de vie, mais aussi au vieillissement de la population.

Figure 6 – Evolution démographique de Sulina et de la Județe de Tulcea

Milieu XIXe 1912 1948 1992 2011
Sulina 15 000 ? 7 347 3 373 5 484 3 661
Județe de Tulcea 192 228 270 197 201 462

Source : tableau réalisé par Charline Sowa à partir des données Eurostats et Institutul National de Statistica (Romania)

Le déclin de la ville se ressent dans le paysage urbain, et le niveau de dégradation de l’espace public, des infrastructures urbaines, du bâti et même des terres agricoles (figure 7). Les faibles ressources financières de la ville et le départ progressif des habitants ont réduit les moyens pour entretenir le patrimoine bâti et foncier et leur temps de mise en oeuvre. Se confronte alors la rapidité de dégradation du tissu urbain engendrée par la décroissance et les lenteurs de l’action publique dues aux difficultés économiques et administratives de la municipalité.

Figure 7 – État de dégradation de l’espace public et du bâti
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Source : Charline Sowa, 2011

Un mode de vie locale rythmé par la lenteur

Au fil des décennies, les habitants ont dû adapter leurs déplacements et leurs activités en fonction de la situation géographique de la ville, des saisons et du climat rude hivernal. Ce contexte extrême a engendré un rythme de vie lent aujourd’hui accentué par certaines conséquences de la décroissance urbaine.

Un accès lent et limité à un territoire isolé

Dans l’imaginaire collectif, Sulina est souvent décrite comme une ville isolée. Cette situation fascine comme pèse pour le développement de la ville et nous pouvons le voir dans de nombreux récits de voyages, articles de presse comme scientifiques.
Cet isolement a été favorisé par des obstacles naturels (longueur du bras du fleuve, eau recouvrant 80-90% de la surface du delta, gelée du fleuve et des canaux en hiver) et son éloignement aux réseaux et aux corridors européens de transport. Les aménagements existants (pistes, canaux) et les moyens de déplacements à la disposition des habitants maintiennent aussi cette situation. L’isolement géographique a un impact sur les temps d’accès à Sulina et le reste du delta qui restent long. La carte suivante (figure 8), ainsi que la fréquence et la durée des navettes (figure 1) sont assez révélatrices de cette condition.

Aujourd’hui, avec le départ des hommes et des activités, la baisse des échanges commerciaux et le maintien d’un accès unique à Sulina, l’isolement n’est plus seulement géographique, mais aussi social et économique, voire même technologique. Cette situation est très différente de son histoire passée où la ville était un véritable centre économique pour le Delta et un lieu d’échanges multiculturels.

Figure 8 – Un accès difficile à l’ensemble du territoire
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Source : Cristina Costea, Charline Sowa, 2011

Des modes de déplacement lents à l’interieur du delta

Les déplacements dans Sulina et ses environs sont lents, favorisés par un usage important des modes doux (figure 9), le manque d’une diversification d’infrastructures routières et de mode de déplacement, ainsi que la dégradation de l’espace public.
Pendant le séjour d’études, nous avons pu constater que les habitants se déplaçaient principalement à pied et en vélo dans Sulina, facilité par la taille réduite de la ville et sa configuration. Pour traverser le fleuve et se rendre dans les villes voisines, le bateau est le seul moyen de déplacement utilisé. Il n’existe pas de ponts et de routes connectant les différents villages. Par ailleurs, d’autres pratiques traditionnelles persistent encore. Certains habitants se déplacent encore avec des charrettes tirées par des chevaux.
La voiture n’est pas le mode de déplacement le plus utilisé même si leur nombre croît. Selon le service territorial Registrului Auto Roman, 121 véhicules motorisés ont été répertoriés en 2008 contre deux en 1998 (Miercuri, 2008). Leur faible présence dans la ville est en partie due aux difficultés techniques qu’engendrent leur acheminement et les coûts de la manoeuvre. Celles que nous avons pu voir étaient souvent transformées en taxi. Les routes aménagées sont peu nombreuses et prennent principalement la forme de pistes en terre sans trottoir avec les conséquences que peuvent engendrer les saisons : praticabilité réduite en hiver, poussière en été. Certains secteurs sont plus difficiles d’accès.

Figure 9 – Principaux modes de déplacement
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Source : Charline Sowa, 2011

Des activités liées aux saisons

La pêche et l’élevage non intensif (figure 10) font partie des activités économiques traditionnelles de Sulina. Ces activités dépendent beaucoup des saisons et des cycles de la faune. Elles ont rythmé la ville et son économie pendant des années. Mais aujourd’hui, avec le déclin démographique, les perspectives de développement urbain et touristique de Sulina, et les réglementations liées à l’UNESCO et Natura 2000, ces activités sont en péril et les rythmes de vie des habitants bouleversés.
En effet, depuis les années 1990, les pratiques de pêche en rivière sont très contrôlées et se sont réduites avec la multiplication des réglementations environnementales. Avec cette baisse d’activités, de nombreux pêcheurs ont dû trouver d’autres sources de revenus. Certains se sont reconvertis comme chargés d’administration pour la municipalité ou comme guides touristiques pendant la période estivale. Cette situation a aussi favorisé le développement d’économies parallèles : pêche illégale et vente sur le marché noir (Mitroï, 2013). La pisciculture est encouragée comme l’élevage d’esturgeons et d’anciens bassins d’amarrage sont aménagés pour que cette activité puisse se développer.
Le pastoralisme marque aussi fortement le paysage. A l’arrière de la ville, entre les dernières maisons et les anciens terrains agricoles, il existe plusieurs enclos à bestiaux (moutons, bœufs, etc.) et il n’est pas rare de voir les animaux se promener en liberté dans la ville. Ces parcelles forment une sorte d’espace tampon entre la ville et le début des marais, mais aussi une réserve foncière fragile et menacée aussi bien par leur abandon (départ des éleveurs) que leur occupation (extension urbaine).

Figure 10 – Activités piscicoles et de pastoralisme
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Source : Charline Sowa, 2011

Depuis quelques années, le classement du site à l’UNESCO, l’éloignement de Sulina et le rythme de vie ralenti loin de l’intensité de la grande ville, attirent de plus en plus les touristes. Face à l’accroissement de la demande pendant la période estivale, l’offre hôtelière s’est développée aussi bien de manière formelle qu’informelle (Bourdet, 2009). Face au manque d’hôtels ou d’auberges, les habitants se sont emparés de ce marché pour avoir une autre source de revenue. Ils aménagent souvent une chambre dans leur maison pour héberger les touristes. Nous avons été hébergé sur place par ce biais-là. Certains habitants se reconvertissent aussi en guide touristique en s’appuyant sur leurs connaissances du delta et ses potentiels, et proposent des excursions pour faire découvrir la faune et la flore de la région.

 

Se rendre sur le terrain d’étude : l’expérience de la lenteur.

La première phase de l’analyse du territoire a permis de révéler plusieurs perceptions de la « lenteur ». Il était essentiel de vivre ce rythme en se rendant sur le terrain d’étude pour comprendre les enjeux humains et urbains qui en découlaient et pour définir le cadre du projet.

Une traversée de l’Europe en deux jours

Aller Sulina depuis la France est complexe. Le voyage s’organise en plusieurs étapes et demande d’utiliser différents modes de transport (figure 9). Depuis Grenoble, ville de départ, il a fallu prendre un train pour Paris (3 heures) et ensuite un avion pour Bucarest (2 heures). En arrivant le soir à Bucarest, il faut dormir sur place et attendre le lendemain pour prendre une navette pour Tulcea, dernière étape avant d’atteindre Sulina. Pour s’y rendre, il y a deux options depuis Bucarest : le minibus ou le train, qui partent tous deux tôt le matin (environ 3-4 heures). L’heure de départ à Bucarest est essentielle pour ne pas rater la prochaine correspondance. Une fois à Tulcea, la dernière étape était de prendre le bateau qui partait à 13h30.

Figure 11 – Trajet réalisé en février 2011

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Source : Charline Sowa, août 2014

4 heures de bateau pour se rendre à Sulina

Pour la dernière étape du voyage, seul un bateau peut nous conduire jusqu’à Sulina sur une distance d’environ 90 km. Le départ se fait uniquement depuis Tulcea, la ville la plus importante de la région, mais qui, comme le reste de la région, est en décroissance depuis le début des années 1990. Selon les données d’Eurostat, elle aurait perdu environ 30% de sa population depuis les années 1990.
Nous avions le choix ce jour-là entre deux navettes. La navette express met 1 heure 30 et la navette classique met environ 4 heures. La navette classique, celle choisie, a l’avantage de permettre d’observer le paysage du delta et la vie dans le bateau, mais aussi de vivre la lenteur du trajet.
Le voyage se fait assis, mais nous pouvons voir des passagers debout se réunir et discuter. Il est rythmé par plusieurs escales de quelques minutes dans les villages se trouvant au centre du delta comme à Maliuc et Crişan. Sur les pontons, nous pouvons voir les habitants se regrouper dans l’attente du bateau de la journée (figure 5).

Figure 12 – Ambiance du voyage en bateau
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Source : Photographies, Charline Sowa, 2011

En tout, il aura fallu près de 24h pour faire l’intégralité du trajet. La multiplication des escales et des modes de transport, les temps d’attente et des trajets, la faible fréquence des transports demandent d’être minutieux et attentif au moment des connexions. La question des délais devient un enjeu important à prendre en compte.

Vers de nouveaux rythmes urbains : quelles perspectives avec le projet d’extension de la ville ?

L’isolement de la ville et le processus de décroissance urbaine ont favorisé certaines lenteurs, voire un frein pour le développement de Sulina et de ses réseaux face à des villes plus importantes et compétitives, ou même juste touristiques en Roumanie.
Pour donner une nouvelle image à la ville et attirer de nouvelles populations, la municipalité de Sulina a proposé une stratégie de développement urbain à travers la mise en place d’un plan local d’urbanisme en 2011 (figure 13). Ce plan propose une extension de la ville vers le sud sur les anciens terrains agricoles (polders), mais aussi en direction de la mer (figure 14). Ce projet permettra à la ville de tripler sa superficie.

Figure 13 – Plan local d’urbanisme de Sulina proposé par la municipalité
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Source : Récolement du Plan Local d’Urbanisme, Cristina Costea, Charline Sowa, 2011

Figure 14 – Analyse des dynamiques de développement du PLU
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Source : Cristina Costea, Charline Sowa, 2011

Dans le programme, il est prévu des aménagements et des équipements pour moderniser la ville et faciliter son accès. La volonté de créer un aérodrome montre cette nouvelle posture. Il permettra de meilleures connexions avec Tulcea, Bucarest et d’autres villes du pays, et ainsi que de désenclaver Sulina et leur cœur du delta. Les temps de trajets seront considérablement réduits comme pour la liaison Sulina-Bucarest par exemple. L’aérodrome participera à une reconfiguration des pratiques du delta. La géographie et les temporalités du territoire seront totalement transformées. Par ailleurs, la nouvelle offre de logements (lotissements standardisés) et de loisirs (parc, terrains de foot, golf), ainsi que l’aménagement des voiries permettront de répondre aux nouvelles règles de conforts et de créer nouveaux emplois favorisant le maintien des locaux.
Cependant, certaines réalités et potentialités territoriales demandent de nous interroger sur les ambitions du PLU. En effet, ce qui faisait la force de son centre historique cosmopolite risque de se retrouver perdu dans une architecture standardisée (zones pavillonnaires). Les équipements proposés sont pour certains très énergivores comme le golf. Ils peuvent être des menaces pour l’environnement du fait qu’ils se trouveront à proximité de zones avec des réglementations environnementales très strictes. Avec une telle offre, le rapport privilégié avec la nature qui commençait à émerger entre les habitants et les touristes, au sein d’un cadre urbain reculé et protégé, peut tendre à disparaître. Ces aménagements favoriseront le développement d’un paysage balnéaire standardisé, facilement et rapidement accessible, comme ce qui est déjà présent dans d’autres villes touristiques de Roumanie comme Mamaia.
Le PLU de Sulina pose des questions plus larges sur les stratégies de développement dans les villes en décroissance, qui favorisent souvent des démarches de marketing urbain avec des projets urbains phares pour redynamiser le territoire (Fol, Cunningham-Sabot, 2010). Pourtant, ces politiques peuvent paraître parfois en décalage avec les réalités urbaines comme les pratiques des habitants ou encore la capacité financière et humaine à porter le projet. Accepter la décroissance urbaine pose aussi l’intégration de lenteur dans les dynamiques urbaines futures. En effet, pour ces villes en perte de vitesse, prendre ce parti pris demande d’aller à contre-courant et cela reste encore un acte isolé. Pour le cas de Sulina, le mode de vie et le rythme lent des pratiques locales et traditionnelles sont absent du postulat du PLU. Pourtant, ils pourraient être mieux valorisés et acceptés, voire devenir moteurs de réflexions sur des postures alternatives revendiquées par les mouvements « slow » par exemple (slow city, slow tourism) comme : les modes de déplacement lent et non polluants, l’occupation du patrimoine locale avant l’extension de la ville ou encore la valorisation des ressources et des productions locales.

Par l’analyse et l’arpentage de la ville, la lenteur a pu être identifiée comme une composante essentielle du territoire. Elle est subie par les habitants à cause de l’éloignement et du manque d’infrastructures, mais localement, ils ont réussi à adapter leur mode de vie et offrir un cadre urbain particulier et recherché. A travers l’analyse du projet de développement, il est intéressant de voir ce qui est proposé pour sortir de cette lenteur. Les codes et le mode de vie traditionnel des habitants sont remis en question pour favoriser une ville mieux connectée et des programmes répondant à des logiques de consommation de masse et d’espaces.

Derniers souvenirs de Sulina…
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Source : Charline Sowa, 2011

Notes

[1] Selon le rapport Régions en déclin : un nouveau paradigme démographique et territorial, il s’agit d’une shrinking region (« région rétrécissante »), région connaissant « une diminution du nombre de ces habitants en une génération » (p. III).

Bibliographie

BETHEMONT J. (1975), « Le delta du Danube et son intégration dans l’espace économique roumain », Revue de géographie de Lyon, Vol. 50 n°1, pp. 77-95.

BOURDET D. (2009), « Le delta du Danube en Roumanie : un espace économique et social », Regard sur l’Est, disponible sur : http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=904 (24/02/2011).

CHOMETTE G. (2003), « Sulina, au bout d’une Europe, vit hors du temps », Regard sur l’Est, disponible sur : http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=375 (22/03/2011)

COMMISSION EUROPEENNE DU DANUBE (1931), La commission européenne du Danube et son oeuvre, de 1856 à 1931, Paris, 526 p.

COSTEA, SOWA (2011), Déclin, déclic pour le delta danubien : une nouvelle posture européenne pour Sulina. Projet pour un territoire rétrécissant, ENSA Grenoble, Grenoble, 190 p.

CUNNINGHAM-SABOT E., FOL S. (2010), « Déclin urbain » et « Shrinking Cities » : une évaluation critique des approches de la décroissance urbaine, Les Annales de Géographie  n°674, pp. 359-383.

DOBRACA L. (1999), « La gestion des aires critiques: le delta du Danube entre isolement et réserve», Mappemonde, n°53, pp. 15-19.

FOUCHER M. (1999), Géopolitique du Danube, Ellipses, Paris, 94 p.

L’HEBDO (2007), « Europe des 27. La nouvelle frontière s’arrête à Sulina », L’Hebdo, disponible sur : http://www.hebdo.ch/europe_des_la_nouvelle_frontiegravere_sarrecircte_agrave_sulina_24608_.html (24/02/2011).

MIERCURI (2008), « Numarul masinilor din Sulina a crescut de 62 de ori», Ziare, disponible sur: http://www.ziare.com/tulcea/sulina/numarul-masinilor-din-sulina-a-crescut-de-62-de-ori-592178 (14/02/2015)

MITROI V. (2013), Une pratique sociale à l’épreuve de la conservation de la nature. Incertitudes et controverses environnementales autour de la dégradation de la pêche dans la Réserve de Biosphère du Delta du Danube, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 432 p.

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UMS RIATE (2008), Régions en déclin : un nouveau paradigme démographique et territorial, Parlement Européen, 126 p.

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