Detroit, « Universal Studio » / clap 2 – Un imaginaire urbain influencé par la culture rap : Focale sur Eminem

Introduction

Lorsque nous parlons de Detroit, il n’est pas rare que notre sujet de discussion se finisse par le traditionnel : « mais Detroit, ce n’est pas la ville d’Eminem? ». Eminem est aujourd’hui l’une des figures marquantes de cette ville et de ses rappeurs. En effet, Detroit, connue pour sa soul et son electro, est aussi le terreau à ce que nous appelons communément le « rap de blanc », fer de lance de la culture white trash. Le groupe Insane Clown posse distillait déjà leurs punchlines horrorcores depuis la fin des années 1980, bien avant Eminem. Ce groupe, inconnu en France, fait pourtant l’objet d’un véritable culte aux Etats-Unis jusqu’au point d’agglomérer une communauté, appelée les juggalos. Même si ce groupe et Eminem se sont fâchés au début de la carrière de ce dernier, il est clair que celui-ci s’en est très largement inspiré.


Insane Clown Posse, Jump Around, 2012.
Le groupe reprend à sa façon le hit de House of Pain de 1992.

Regarder Detroit par le milieu du rap et l’usage qu’il est fait de la ville à travers le clip vidéo n’est en effet pas inintéressant (et pour le coup, la passion d’Hugo pour le rap l’a remporté dans cette expérience). La ville offre un cadre particulier pour poser un univers musical et soutenir des discours qui s’appuient souvent sur les crises urbaines (économique, sociale, raciale, etc.), bien loin des paillettes que d’autres stars de la musique tentent de nous envoyer dans les yeux. Parmi ces rappeurs qui ont utilisé Detroit pour leur clip vidéo, nous pouvons citer Slum Village, J Dilla, Elzhi, mais dans notre cas, nous allons nous concentrer plus particulièrement sur Eminem, l’enfant du pays qui a utilisé sa ville, tout au long de sa carrière et encore aujourd’hui, dans ses textes ou dans ses clips comme support de fond, pour se donner une street credibility nécessaire dans le milieu du rap. Il a ainsi su nous transmettre une certaine vision de la ville.
Nous essayerons donc à travers cet article de vous faire découvrir Detroit par le regard d’Eminem, de voir quelle image de la ville il véhicule dans son travail et les lieux de référence qui en ressort. Nous nous appuierons sur : ses clips vidéo réalisés à Detroit, la publicité pour Chrysler dans le cadre du Super Bowl et le film 8 Mile, qui n’est pas autobiographique, mais presque. On en profitera pour également illustrer le texte par des photographies que nous avons réalisé sur place pour montrer l’état actuel des bâtiments mis en référence.

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Beautiful, le clip vidéo image d’archive ?

Déjà dans le clip video My Name is, l’une des chansons qui lança la carrière internationale d’Eminem, des références succinctes à sa ville sont intégrées. Nous voyons s’afficher par moment le nom de Detroit, pour matérialiser le lieu où se déroule une scène d’arrestation.


Eminem, My name is, 1999

Bref, ses références à la ville ne vont pas s’arrêter là et régulièrement, elles refont surface depuis 15 ans sous différentes formes. En 2005, avec la chanson Welcome 2 Detroit City chanté avec Trick Trick. En 2000 et en 2013, avec l’utilisation de sa maison d’enfance comme décor de fond pour ses pochettes d’albums. Ces deux images mises côte à côte transparaissent clairement le temps qui passent, mais aussi la rapidité de dégradation de la ville dès lors que les maisons sont abandonnées.


Eminem sur le porche de sa maison d’adolescence.
Couverture de l’album The Marshall Mathers LP, sorti en 2000.


Photographie de la devanture de la même maison à Detroit avant sa démolition
Couverture de l’album The Marshall Mathers LP 2, sorti en 2013. 

Mais après avoir balayé de nombreux de ses clips, celui qui reste le plus descriptif de la ville est celui réalisé en 2009, Beautiful, où ils nous emmène faire un tour au Packard Plant et à la Central Station, qui sont deux sites emblématiques de la ville aujourd’hui abandonnés. Dans cette vidéo, nous voyons aussi la démolition de l’ancien stade de baseball des Tigers.


Eminem, Beautiful, 2009

Le Packard Plant est un site industriel gigantesque au centre de Detroit (administratif) où se trouvaient les locaux de l’entreprise automobile de même nom. Le site est abandonné depuis les années 1960 après la fermeture de l’entreprise. Aujourd’hui, les graffiti marquent les murs et le bâtiment est devenu une étape incontournable pour les « touristes » assoiffés de Ruin Porn. Il y a même des convois de tourisme d’entreprise… Ce site est encore le lieu de rêve, il est souvent support à des projets architecturaux et urbains, en quête de réutilisations futures du site. En tout cas, depuis mi-octobre, la partie nord du site serait en cours de démolition.

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Par ses images, pouvons-nous dire que le clip vidéo, Beautiful, est un document d’archives non négligeable ? En tout cas, il permet de documenter la ville de Detroit à une date précise, de nous montrer un état du bâti à un moment donné. Le débat est ouvert.

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8 Mile, critique de la fracture entre Detroit et ses suburbs

La première question que nous pouvons nous poser est pourquoi le nom d’ 8 Mile a été donné ?
Lorsque nous parcourons cette voie rapide, peu de choses diffèrent avec un contournement routier ou un grand boulevard. Avec ses airs de petit périphérique, 8 Mile est une frontière :

  • administrative : entre Detroit et ses suburbs 
  • politique : Detroit est un bastion démocrate progressiste (à la gauche du parti démocrate) et les suburbs sont à une grande majorité républicain à part Ann Arbor qui est une ville universitaire.
  • raciale : entre Detroit et sa population pauvre composée d’une majorité de 85% de noirs américains, et les suburbs composés des middles classes blanches qui étaient par le passé majoritaire dans la ville de Detroit jusqu’au moment des émeutes raciales des années 1960.
    à lire : Detroit : la chute de « Motor City », Le Monde

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La carte de la partition raciale le long de 8 Mile : les points verts correspondent à la population noire américaine, les rouges à la population asiatique (Moyen-Orient inclus) et enfin les bleus à la population caucasienne.
source : Incredibly Detailed Map Shows Race, Segregation Across America In Beautiful Color, The Huffington Post

Avec ces éléments de repères, nous pouvons voir que 8 Mile est bien une barrière mentale et spatiale difficile à franchir, un peu à l’image de la vie de Rabbit, personnage principal du film, qui tente de dépasser ses problèmes familiaux et ses angoisses pour changer son avenir. Le film se base en effet autour de ce personnage qui tente de s’imposer dans le milieu du rap bien qu’il soit blanc.


Eminem, Lose your self, 2002 (BO de 8 mile)

Dans le générique de fin, le réalisateur met l’accent sur le fait que le film est tourné à Detroit par la phrase suivante : « filmed on location in the 313« . 313 est le code postal de Detroit inner city, c’est-à-dire intramuros. On peut dire, sans chipoter, que c’est globalement vrai. Deux lieux emblématiques ne sont pourtant pas dans Detroit : la caravane où habite la mère de Rabbit qui se trouve en banlieue proche, à Warren, et la maison que son groupe enflamme qui se trouve à Highland Park. La ville d’Highland Park, bien qu’elle semble figurer dans le Detroit intramuros, n’a jamais voulu être rattachée à celle-ci. C’est le cas aussi pour Hamtramck, une autre ville indépendante. Ces villes auront le droit à un paragraphe indépendant dans un autre article où nous aborderons Gran Torino, le film de Clint Eastwood filmé dans ces deux villes.

Quelques éléments de repères de ce film

Le Michighan theatre

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Historiquement, le Michigan Theatre, créé en 1926 par les architectes de l’agence de Chicago Rapp and Rapp pour le businessman de Detroit John H. Kunsky, fan de cinema, a été un théâtre, puis un cinéma. Il est placé sur l’emplacement de l’ancien petit garage d’Henry Ford, où il créa sa première automobile.
Aujourd’hui transformé en parking, il est un lieu récurent dans un grand nombre de clips et fait partie maintenant de l’iconographie de Detroit. Les travaux de deux photographes français ont mis en lumière ce lieu totalement fascinant. Nous pouvons y voir un bâtiment évidé de sa structure interne d’origine mais conservant les plafonds somptueux. Une nouvelle structure en métal a été greffée pour accueillir les automobiles mais où .
Les parkings sont emblématiques de la ville. Je pense que j’aurai du mal à dire une bêtise (même si c’est difficilement vérifiable) si je dis que Detroit a plus de places de parking dans son centre ville que d’habitants. Aujourd’hui, il est plus rentable pour un propriétaire de transformer son immeuble ou de le détruire pour mettre en place un parking que de construire un nouveau programme immobilier dessus. Une heure de parking se négocie entre 5 dollars l’heure à 15 dollars la journée, et le prix peut grimper de 20 à 30 dollars lors de rencontres sportives comme un match des Red Wings ou des Tigers, l’équipe de baseball locale. Ce qui se voulait être une transition des usages des sols pour continuer à payer les taxes fonciaires s’est pérénisé et est devenue une forme de norme pour le downtown. Il n’est donc pas rare d’entrée dans le GPS une anienne adresse de cinema, de restaurant, et même de l’ancienne mairie et de tomber nez à nez avec un parking. Le fait est que cette surexploitation à des limites puisque d’anciens parkings à plus d’un demi miles du centre ville commencent à être abandonné.

Le Saint Andrew’s Hall
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Le Saint Andrew’s hall est un lieu important dans le film puisqu’il est le lieu des premières passes d’armes du jeune Rabbits. Sa salle en sous sol est le shelter (l’abris) l’endroit où les rappeurs de Detroit s’affrontent lors de battle de rap. Dans le film, seulement le sous sol a été utilisé par la production, les extérieurs sont issus de montages avec d’autres petits lieux du downtown de Detroit. Nous avons pris en référence ce lieu car il est l’un des points de convergence entre la fiction et la vie d’Eminem. Le rappeur Proof du groupe D12, qui est représenté dans le film par le rappeur Future, y a vraiment organisé des battles de rap. Le lieu est connu pour être la première scène d’Eminem et est aujourd’hui un lieu interlope où les DJs et les groupes de rocks de la ville aiment se produire.
Détroit et sa musique mériteraient à elles seules un article à part entière tellement son histoire est riche, mais je risque de paraphraser ce reportage de la BBC sur ce sujet. (malheureusement pour nos amis francophones celui-ci est en Anglais, mais les sous titres anglais peuvent aider). Mais nous pouvons dire que la ville a produit un grand nombre de groupes et a constitué une avant-gardisime solide. Cela est possible aussi part le nombre de salles de concerts. Detroit pendant son age d’or année 1930 avait la deuxième densité d’acceuil de spectateurs après Broadway. Le Saint Andrew’s en faisait partie : il était une ancienne salle de rencontre d’une congrégation religieuse avant de devenir une salle de concert.

La maison en feu

DSCN2172Ce n’est pas celle du film, mais un exemple parmi tant d’autres…

Dans le film, le jeune Rabbit et son groupe apprennent qu’une maison abandonnée a été le lieu d’un viol d’une petite fille, et décident de la brûler. Même si dans le film cette scène n’a pas une grande importance dans l’intrigue, elle est importante pour comprendre ce qui se passe à Detroit face aux maisons abandonnées. Lorsque nous traversons Detroit en voiture, on tombe forcément sur ces maisons brûlées ou détruites, bien différent de ce que nous avons l’habitude de voir en Europe. Là-bas, des rues peuvent n’avoir plus qu’une ou quelques maisons vides. Si un travail de fond a été mené pour la destruction d’une bonne partie de celles-ci, un nombre important de maisons demeurent à l’état de ruine. Cela pour de raisons diverses : on ne sait pas qui est le propriétaire de la maison parce qu’il a fui pour des raisons fiscales (une maison peut avoir un loyer très bas mais avec des taxes foncières pouvant s’élever entre 4000 et 6000 dollars); la ville ne connaît pas ses propres acquisitions foncières, ou cas rare mais possible, juste par simple spéculation. Ces maisons abandonnées forment un cercle vicieux puisqu’elles créent une décote sur l’ensemble des biens immobiliers qui composent la rue, et un sentiment d’insécurité.
Certaines de ses maisons brulées ont d’ailleurs fais l’objet du traitement comme dans le projet FireBreak, mené par Dan Pitera, directeur du Detroit Collaborative Design Center, dont l’objectif était de les transformer en espace public temporaire, en lieu d’événement. Cette question du feu a fasciné bien au-delà de Detroit. Dans le cadre du concours « Reburbia – A Suburban Design Competition« , l’agence NoGoVoyage a carrément poussé le vice à son extrême en proposant l’incendie comme acte événementiel et de transformation de la ville.

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Detroit, Chrysler et ses superbes bâtiments !

Eminem a participé, dans le cadre du Superbowl de 2011, à une publicité pour Chrysler. Bien loin de l’image négative de la ville, cette publicité cherche à valoriser la ville de Detroit et à montrer autre chose que les bâtiments en ruine qui sont quasi absents tout au long de la vidéo. Une image un peu plus optimiste, avec une marque locale.

La publicité commence par des plans sur des cheminées d’usines. Il s’agit là du site de l’industrie sidérurgique de Rouge River en limite de Detroit, dans la ville de Dearborn, à moins de 10 km du downtown. Nous voyons ensuite la voiture prendre la route 75 qui traverse Detroit pour desservir notamment les quartiers du dowtown et midtowm. Ensuite s’enchaînent plusieurs plans dans le dowtown et les premiers quartiers périphériques, alternant bâtiments emblématiques marquant le paysage urbain et vie locale. La balade n’est malheureusement pas linéaire, il y a un éclatement des scènes.
Nous nous sommes amusés à partir de nos photographies, à refaire un peu le parcours. Les voici

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Bien sûr, la vidéo se termine sur le Fox, l’un des théâtres les plus emblématiques de la ville, commandé par William Fox (fondateur de la 20th Century Fox). Il a été construit en 1928 par l’architecte Charles Howard Crane et est classé aux bâtiments historiques depuis 1985. Il est encore aujourd’hui l’un des plus grands théâtres Fox des Etats-Unis avec une capacité d’accueil de 5 048 places. Son extérieur et son intérieur sont superbes
Dans cette scène, nous pouvons voir également un rappel de la chanson Beautiful dont le clip vidéo, comme vu précédemment, a été tourné à Detroit.

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Pour conclure ce premier chapitre sur Eminem et Detroit, nous nous sommes amusés (surtout Hugo) à répertorier les lieux filmés de ces différentes vidéos sur une carte. Cette cartographie permet de nous montrer un intérêt prononcé pour le downtown, bien que le film 8 Miles nous permet de découvrir d’autres facettes, d’autres quartiers de la ville. D’ailleurs avec Beautiful, ça nous permet de nous rappeler qu’aussi de grands bâtiments sont abandonnés et qu’ils ne sont pas forcément excentrés de la ville, mais bien en son coeur…

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*** BONUS ***
Quelques clips de rap qu’on aime bien filmés à Detroit.

Black Milk, Losing out, 2009

Elzhi, It Ain’t Hard To Tell, 2011

J DILLA, Dillatroit, 2012

Slum Village, Reppin’, 2012

Shady CXVPHER, 2014

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